03.02.2012
Qui est l’Argentin ?
(suite de la synthèse de l'ouvrage de Pierre Kalfon, Argentine)
Qui est-il cet individu d’Amérique latine qui se présente souvent comme Européen ? Dans un schéma amusant, Pierre Kalfon résume très bien les mélanges nombreux qui ont donné naissance à l’Argentin et à son tempérament sans pareil (cliquez sur l'image, pour la voir en grand).
S’y croisent les influences indiennes, espagnoles, françaises, italiennes, juives, le caractère du gaucho...
Le rêve du président Sarmiento (1868-1874) de faire venir en Argentine une colonisation anglo-saxonne et nordique a bien échoué ! Car à la fin du XIXe, ce sont les Napolitains qui arrivent en masse et font apparaître le « type italo-argentin »
« Tournant le dos à ses voisins [avec la cordillère], orientée vers un Sud qui ne conduit nulle part, tendue, splendide et sourde aux confins du monde, l’Argentine est une île »... et ses insulaires, très souvent d’une étonnante superbe, pour ne pas dire arrogance ! Pierre Kalfon, souligne à raison (c’est encore le cas) que l’ "Indio" est méprisé par l’Argentin de souche européenne.
Au-delà du métissage qui donne naissance au « criollo », l’Argentin dispose de traits de caractères spécifiques. Kalfon le dit pragmatique et nonchalant, un trait qui n’a point changé ! L’Argentin de 2012 est toujours aussi débrouillard et orienté vers les solutions pratiques ; quant à sa nonchalance, Kalfon la fait remonter à l’accès "simplisimo" à la nourriture. Pendant très longtemps, l’Argentin pour ainsi dire n’a qu’à se pencher pour trouver à manger… de la viande par kilo !
Mais l’Argentin est un « type » complexe. Pierre Kalfon parle d’une inquiétude métaphysique, qui engendre une certaine paresse, symbolisée par l’expression « Total, par qué ? » au final, ça sert à quoi ?
Il s’appuie notamment sur le fameux livre de Raul Scalabrini Ortiz El hombre que esta solo y espera
(L’homme qui est seul et attend/espère). Cet ouvrage paru e 1931 connut un extraordinaire succès et trace un très intéressant portrait psycho-social du porteño. Car parmi tous les Argentins, l’habitant de Buenos Aires est un cas particulier. Le porteño (qui représente aujourd’hui 1/3 de la population) a un comportement distinct.
C’est un homme foncièrement urbain mais marqué par « l’esprit de la terre », par l’esprit de cette pampa, immense territoire aux horizons et aux cieux sans fin, qui lui font prendre conscience de la finitude face au passage du temps, et ont tendance à l’inciter à l’inaction.
C’est aussi un homme seul (et comment peut-on se sentir plus seul que dans la pampa), mais qui cherche constamment à échapper à la solitude et au silence. C’est pour cela, selon Pierre Kalfon, pour oublier cette condition, que la radio [et aujourd’hui, on peut rajouter la télé !] est partout à bloc, y compris dans les lieux publics. C’est aussi pour cela que le porteño a tendance à vouloir partout se fondre dans la foule, celle de la Ville, celle des vacances. Mar del Plata surgit comme paroxysme de ce comportement grégaire : s’agglutiner pour ne plus sentir sa solitude.
C’est un homme d’improvisation et non de plan, un homme qui suit son instinct. Le porteño ne pense pas, il sent. Il méprise la vanité de l’intellectuel.
Ce que ne dit pas Kalfon, c’est l’analyse faite par Scalabrini Ortiz de l’influence des capitaux étrangers sur le caractère porteño. L’habitant de Buenos Aires a développé une méfiance instinctive face au capitalisme mondial, et Scalbarini Ortiz n’hésite pas à dénoncer les hommes politiques argentins qui s’y associent en pensant que le pays leur appartient. Ce trait est particulièrement intéressant, car il est toujours aussi vif aujourd’hui. Il suffit de voir l’opinion générale des Argentins, vis-à-vis des Etats-Unis et d’institutions, tels que le FMI et la Banque mondiale.
Le porteño se présente ainsi comme un nationaliste anti-impérialiste… et c’est peut-être aussi pour cette raison que le sujet des Malouines reste aussi sensible auprès de la population.
Au final, le porteño est un homme conscient de la fragilité de ce qui l’entoure, et qui malgré sa solitude, porté par el « esperitu de la tierra », se réconforte dans le bavardage amical dans un café ; il réhumanise la vie grâce au langage.
N’est-ce pas exactement ça le charme argentin ? Cette parole tendue en permanence ?
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Autre trait distinct de l’Argentin : c’est une personne qui s’en remet souvent au hasard. Pierre Kalfon pointe ainsi le nombre extraordinaire de kiosques de loterie… toujours visibles aujourd’hui ! Une attitude qui peut s’expliquer notamment par les multiples soubresauts du pays ; demain est imprévisible, incalculable. Il faut juste espérer (que les choses s’arrangent)
Peut-être en raison des multiples troubles qu’a connus le pays, « personne ne fait confiance à personne », ce qui ne simplifie pas forcément les relations de business ! Kalfon qui anticipe là les questions interculturelles soulignent l’importance pour les entreprises étrangères, d’avoir leur avocat argentin pour « faciliter » les négociations !
Selon l'auteur, l’Argentin souffre de ce que le pays aurait dû être et qu’il n’est pas devenu. Et à dire vrai, nombreux sont les Argentins que j’ai rencontrés (ceux des générations anciennes toutefois) qui se montrent assez amers sur l’histoire de leur pays.
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Evidemment, la vision de Kalfon sur l’Argentin ne pouvait éviter le dimanche, consacré à l’asado ou au football, deux « passions » si ancrées dans l’âme argentine.
Finalement, la seule analyse du livre qui ne tient peut-être plus aujourd’hui, c’est celle qui concerne la relation de l’Argentin à l’Eglise. Kalfon décrit l’Argentine comme un « pays païen ». Sans doute n’avait-il pas prévu l’extraordinaire essor des Eglises évangélistes.
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40 ans après sa sortie, on peut estimer que le portrait tiré par Kalfon est toujours d'actualité, l'Argentin fidèle à son essence !
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01.02.2012
Argentine, gens et histoire
Qu’est-ce que l’Argentine ? Qui est l’Argentin ?
C’est à ces deux questions que Pierre Kalfon a essayé de répondre en 1967 dans un ouvrage baptisé sobrement Argentine, que m’a fait découvrir un lecteur* du blog.
1967 direz-vous, voilà un document qui doit être périmé. Vous feriez là une erreur. L’ouvrage pertinent et parfois impertinent de Pierre Kalfon donne une vision d’une étonnante modernité sur le pays. 40 ans d’ailleurs, ce n’est pas toujours le temps suffisant pour qu’un pays connaisse des changements significatifs, surtout lorsque l’histoire s’en mêle, et celle de l’Argentine n’est pas la plus simple loin de là.
L’auteur qui a été directeur des Alliances françaises de Mendoza, Rosario, et Mar del Plata parle en connaisseur et cela se sent. Je livre ici une synthèse de l’ouvrage en deux parties, aujourd’hui, qu’est-ce que l’Argentine ? Demain, qui est l'Argentin ?
Pierre Kalfon est l’auteur du roman Pampa, paru en 2007
Qu’est-ce que l’Argentine ?
L’Argentine, c’est avant tout la Pampa. C’est elle qui a fait de l’Argentine ce qu’elle est aujourd’hui. La pampa, c’est cette région immense qui s’étend de Buenos Aires jusqu’à la Patagonie. Des milliers de km2 entièrement plats, un désert de pâturage. En 1536, Pedro de Mendoza introduit le cheval en Argentine ; cet animal sera l’un des héros de la pampa, en donnant naissance aux mythiques gauchos.
Environ 20 ans plus ans, en 1556, un autre animal débarque de la lointaine Europe : la vache (introduite par les Frères Goes via le Brésil). L’histoire de l’Argentine est lancée. Le ruminant prend bientôt ses quartiers dans la pampa. Il se multiplie sans cesse, la viande devient l’aliment le plus accessible, et la folie de l’exportation bovine peut commencer, parallèlement au commerce du cuir.
Les colons espagnols rêvaient d’une terre où l’argent coulait à flot (l’Argentine et le Rio de la Plata tiennent leur nom du précieux métal qui en fait venait de Bolivie), ils découvrent que la vraie richesse c’est ce terrain immense où paissent les bovidés.
Mais finalement, ce qu’il faut se demander c’est si ce développement considérable de l’élevage, et l’afflux de devises qui allait avec, n’a pas représenté une « malédiction » pour le pays ?
A la fin du XIXe, alors que l’Europe s’est industrialisée à marche forcée, l’Argentine reste un producteur agricole et devient importateur des biens manufacturés européens. Le pays est certes développé, mais « mal développé ».
La société argentine, elle aussi, se structure autour des richesses liées à l’élevage. Les immigrés de la première heure s’accaparent les terres ; des latifundias gigantesques font leur apparition, et des fortunes considérables se font jour. Lorsque les grandes vagues d’immigration débutent (1880), c’est déjà trop tard pour acheter des terrains. Les nouveaux venus s’installent dans les villes (c’est l’essor de Buenos Aires qui sera bientôt tentaculaire) et occupent des postes dans l’administration et les « services ». La classe moyenne argentine émerge.
En 1914, alors que la 1ère guerre mondiale ravage l’Europe, l’Argentine est, en comparaison avec le reste de l’Amérique latine le pays le plus urbanisé, le plus alphabétisé, et le plus fortement capitalisé ; son réseau ferroviaire compte parmi les 7 meilleurs du monde, MAIS elle n’a pas d’industrie.
Ainsi quand la crise de 1929 survient, le système d’un coup s’effondre. Les Etats-Unis et l’Europe, principaux importateurs de viande et de céréales locales, ne sont plus en mesure d’acheter argentin.
Le pays entre dans une ère de fortes turbulences, qui ne cessera pas vraiment jusqu’à l’avénément de la démocratie en 1982. Pierre Kalfon parle des années 30, comme le début du « golpismo » (de golpe : coup). Coup d’Etat, coup de force, coup de main, la prise du pouvoir se fait désormais de manière le plus souvent illégitime, quand ce n’est pas tout simplement violent.
Cette période coïncide toutefois avec la naissance progressive d’une industrie argentine, pour faire face à la crise mondiale. Une classe ouvrière se développe, c’est le terrain parfait pour l’arrivée du général Perón, en 1946. Aux côtés de sa femme Evita, il fait vivre le mythe d’une Argentine puissante et prospère.
Mais à la chute de Perón en 1955, l’Argentine doit constater qu’elle ne dispose toujours pas de l’industrie lourde, des transports, et de l’énergie suffisante pour revendiquer un statut de puissance industrielle. Elle reste bel et bien dépendante des exportations pour de nombreux biens et équipements.
En 1966, après une décennie tumultueuse, prend le pouvoir le général Ongania. C’est le début d’une vraie dictature, avec chasse aux communistes, dissolution de tous les partis, suppression de l’autonomie des universités. Parallèlement, une économie libérale se met en place, avec le retour en grande force des capitaux américains. Le pétrole est privatisé, tout comme les banques commerciales.
L’ouvrage de Pierre Kalfon s’achève sur cet épisode historique. L’Argentine qu’il dépeint est une Argentine très divisée ; en 1973, elle élira de nouveau Perón dans un contexte tendu. Un an après, il meurt, laissant sa femme Isabel Perón au pouvoir. Bientôt une junte militaire dirigée par Videla fait un coup d’Etat. C’est le début d’une tragique dictature qui fera disparaître près de 30 000 opposants et qui ne s’achèvera qu’en 1982, avec la défaite lors de la guerre des Malouines. S’ouvre alors une nouvelle page démocratique, qui en 2001 connaîtra une crise très profonde et ménera à l'avénement des Kirchner.
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Demain, le portrait de l’Argentin !
* Merci Patricio !
22:50 Publié dans Histoire argentine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre kalfon, argentine, pampa, juan peron, elevage, vaches, mendoza, gauchos
08.01.2012
Les Malouines/ Falklands : d’une guerre à une autre ?
30 ans après la guerre des Malouines, les tensions restent vives entre la Grande-Bretagne et l’Argentine, qui continue de revendiquer la souveraineté sur ces îles situées à 480 km de ses côtes. Les derniers mois ont été émaillés de nombreux incidents et Cristina Fernandez de Kirchner ne semble pas prête à abdiquer. La possibilité d’un nouveau conflit armé est-elle tout à fait exceptée ?
Les Malouines ont une histoire singulière. Découvertes en 1592 par John Davis, elles ont porté presque autant de noms que le nombre de navigateurs qui passèrent au large ou y posèrent le pied ! En 1690, le capitaine Anglais John Strong les baptise Falklands, nom qu’elles conservent aujourd’hui pour les Britanniques. Toutefois, c’est le nom que lui donna en 1764 Louis-Antoine de Bougainville , en référence à Saint-Malo (port d’attache de l’expédition), qui s’imposa dans le monde hispanophone sous la forme « Malvinas ».
Après une histoire tumultueuse –les Malouines sont tour à tour françaises, espagnoles, anglaises, puis argentines- le 3 janvier 1833, la souveraineté britannique est déclarée sur ces îles sans résistance argentine (le capitaine José Maria Pinedo alors en poste, ne s’estimant pas disposer des ressources nécessaires pour lutter contre l’armée britannique).
Depuis lors, la question des « Malvinas » a occupé l’espace public argentin jusqu’au « point culminant » de 1982, lorsque les militaires au pouvoir à Buenos Aires décidèrent de prendre d’assaut les Malouines. La guerre ne dura que quelques semaines ; elle fit 635 victimes du côté argentin, 255 du côté anglais, et se solda par une victoire britannique.
30 ans après, les slogans pro-Malouines fleurissent sur les murs, les « Malvinas argentinas » sont un nom de rue répandu, et les « vétérans de la guerre » non-reconnus continuent de réclamer des indemnités à travers une occupation très visible de la Plaza de Mayo.
Au plan diplomatique, les derniers mois de 2011 ont été tendus entre l’Argentine et le Royaume-Uni.
Courant novembre, la nouvelle annoncée de l’arrivée du prince William sur le sol des Falklands (en février-mars 2012) a constitué un premier incident de taille, la présidente argentine, considérant que la venue du futur roi n’était rien d’autre qu’une provocation.
Puis en décembre, lors du sommet de la CELAC, CFK a reformulé ses revendications sur les Malouines, soutenues en cela par la plupart des dirigeants latino-américains. Quelques jours plus tard, le 20 décembre, les pays membres du Mercosur ont annoncé qu’ils refuseraient désormais l’entrée de leur port à tout bateau battant pavillon des Falklands.
source photo : Daniel Marie
Enfin, le Ministères des Affaires Etrangères argentin, Hector Timmerman, écrivait le 3 janvier dans une tribune de Pagina 12 que "la question des Malouines est un cas particulier d’usurpation de la souveraineté, qui mutile l’intégrité territoriale de l’Argentine". Comme CFK, lors du sommet de la CELAC, il présentait les Malouines comme l’un des derniers relents de la colonisation. De fait, les Malouines font partie des 16 territoires non-autonomes qu’étudie annuellement le Comité des 24 des Nations-Unies (dédié à la décolonisation).
Dans cette même tribune, Hector Timmermann faisait une allusion rapide à la question pétrolière et s’attardait sur l’usage militaire fait des Iles Malouines, les Britanniques y pratiquant des tirs de missile d’après ses dires.
Il faut savoir que l’un des enjeux principaux qui réside aujourd’hui autour des Malouines est lié aux gisements pétroliers situés dans ses eaux territoriales. Ainsi les revendications argentines ne sont-elles pas seulement une forme de déclaration d’amour pour ces quelques km2 carrés de terres battues par les vents.
De son côté, le Royaume-Uni a toujours mis en avant au cours des discussions concernant les Malouines/ Falklands la volonté des habitants de rester sous le drapeau britannique.
En 2013, l’"occupation" britannique des Malouines atteindra son 180e anniversaire. Ce chiffre tout rond, et sinistre pour l’Argentine, pourrait-il être l’occasion d’une percée belliqueuse ?
Car il n’aura évidemment pas échappé au gouvernement de Cristina Kirchner que le gouvernement Cameron a effectué des coupes budgétaires sévères en matière de défense*, ce qui pourrait constituer une véritable tentation d'attaque...
*Le 30 décembre 2011, le Royaume-Uni a rendu public des documents jusque-là classés confidentiels, qui montrent que des mises en garde contre une possible invasion argentine avaient été adressées à Margaret Thatcher, dans un contexte de diminution budgétaire pour la défense navale britannique (source : Buenos Aires Herald 31 décembre 2011)
Sources d'info sur les Malouines/ Falklands
> Lire la page en espagnol de Wikipedia sur les Malouines (très clairement orientées pro-britanniques : "Luego de la guerra, los isleños obtuvieron la plena ciudadanía británica, su estilo de vida fue mejorando por las inversiones que hizo Gran Bretaña y la liberalización de las medidas económicas que habían estado paralizadas para evitar conflictos con la Argentina. En la Argentina el resultado de la guerra tuvo entre sus efectos evitar definitivamente una eventual guerra con Chile y desencadenó el fin de la dictadura militar y el regreso a la democracia."
> Film de Peter Kominsky (1987), « La guerre des Malouines » disponible en 4 parties sur dailymotion :
(très intéressant documentaire avec des images d’époque et de nombreux témoignages de personnes ayant pris part à la guerre)
> La guerre des Malouines sur le Forum « Au militaire »
> Pour une vision des Malouines / Falklands par ceux qui y vivent (le site n’est plus mis à jour, mais donne de nombreuses infos sur l’histoire des îles)
> Site argentin sur les « Malvinas argentinas »
> Autre site argentin : Malvinense (bien à mis à jour)
> Fondation des Vétérans des Malouines
20:55 Publié dans Histoire argentine, Politique argentine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guerre des malouines, faklands, celac, mercosur, comité des 24, cfk, hector timerman, prince william


