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14/10/2014

La parabole de l'Argentine

Je partage avec vous un article de The Economist exhumé des notes que je conserve pour le blog. Cet article est sur certains points très juste, mais également totalement biaisé par une vision très libérale… et anglaise. Tout ce qu’un journal anglais écrit de l’Argentine, et d’autant plus quand il écrit pour The Economist, est toujours à prendre avec des pincettes. Certaines formules radicales, tout comme certains clichés, vous feront peut-être franchement rire (jaune ?), d’autres rappellent à l’inverse des vérités certaines sur l’évolution du pays. Attention, article polémique... A vos commentaires !

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Article original (15 février 2014)
Traduction : Isabelle Laumonier



Il y a un siècle, quand Harrods décida d’installer son premier empire outre-Atlantique, la destination choisie fut Buenos Aires. En 1914, l’Argentine apparaissait comme le pays du futur. Son économie avait connu une croissance plus importante que celle des États-Unis, au cours des quatre décennies antérieures. Son PIB était plus élevé que celui de l’Allemagne, de la France ou de l’Italie. Le pays affichait fièrement des terres agricoles incroyablement fertiles, un climat ensoleillé, une nouvelle démocratie (le suffrage universel a été introduit en 1912), une population éduquée, et la danse la plus érotique du monde. Les immigrés débarquaient de partout. Pour les personnes jeunes et ambitieuses, le choix entre l’Argentine et la Californie était un choix difficile.

Il reste de nombreuses choses à aimer de l’Argentine, de paysages sauvages sublimes de la Patagonie au meilleur joueur de football du monde, Lionel Messi. Les Argentins restent peut-être le peuple le plus beau de la planète. Mais le pays est une épave. Harrods a fermé ses portes en 1998. L’Argentine est de nouveau au cœur d’une crise des pays émergents. Cristina Kirchner, sa présidente, en est peut-être la cause, mais elle n’est que la dernière dans une succession de présidents populistes sans aucune culture économique, qui remonte à Juan et Evita Perón, et même avant. Oubliée l’idée de rivaliser avec l’Allemagne. Les Chiliens et les Uruguayens, que les Argentins ont l’habitude de mépriser, sont maintenant plus riches. Les enfants de ces deux pays, tout comme ceux du Brésil et du Mexique, ont de meilleurs résultats aux tests internationaux d’éducation*.

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Vents violents sur l’Argentine...


Pourquoi s’arrêter sur une seule tragédie nationale ? Quand les gens pensent au pire qui pourrait arriver à leur pays, ils pensent au totalitarisme. Compte tenu de l’échec du communisme, ce destin ne semble plus guère envisageable. Si l’Indonésie entrait en ébullition, ses citoyens ne choisiraient surement pas la Corée du Nord pour modèle ; les gouvernements de Madrid et Athènes ne citent pas Lénine comme solution à leurs difficultés financières. Le vrai danger est de devenir sans s’en rendre compte l’Argentine du 21e siècle. Glisser peu à peu dans un déclin permanent n’est pas difficile. L’extrémisme n’est pas un ingrédient nécessaire, du moins pas en quantité : des institutions faibles, des politiciens xénophobes, une dépendance paresseuse envers une poignée de ressources, et un refus persistant de se confronter à la réalité, font l’affaire.


Comme dans n’importe quel pays, l’histoire de l’Argentine est unique. Elle a eu la poisse. Son économie basée sur les exportations a considérablement souffert du protectionnisme de l’Entre-deux-guerres. Elle reposait trop lourdement sur l’Angleterre comme partenaire commercial. Les Perón ont été des populistes inhabituellement séducteurs. Comme une grande partie de l’Amérique latine, l’Argentine a adhéré au consensus de Washington, en faveur des marchés ouverts et de la privatisation dans les années 1990, et a adossé le peso au dollar. Mais la crise, quand elle eut lieu en 2001, fut particulièrement sauvage et laissa les Argentins résolument suspicieux à l’égard des réformes libérales.

La mauvaise fortune n’est cependant pas la seule coupable. En matière d’économie, de politique, de résistance aux réformes, le déclin de l’Argentine a été largement provoqué par le pays lui-même.

Les matières premières, la grande force de l’Argentine en 1914, sont devenues une malédiction. Il y a un siècle, le pays était un pionnier en matière de nouvelles technologies – la réfrigération des viandes pour l’export était la « killer app » de l’époque-, mais il n’a jamais essayé d’ajouter de la valeur a ses produits agricoles (même aujourd’hui, sa cuisine se base sur une technique rudimentaire : prendre la meilleure viande du monde et la brûler). Les Perón ont construit une économie fermée, qui protégeait des industries non compétitives. Les généraux chiliens ont à l’inverse ouvert les portes dans les 1970 et pris les devants. Le protectionnisme argentin a fait du tort au Mercosur, l’accord d’échanges commerciaux local. Le gouvernement de Mme Fernandez n’impose pas seulement les tarifs à l’import ; il taxe aussi les exportations agricoles.


L’Argentine n’a pas construit les institutions nécessaires pour protéger sa jeune démocratie de son armée, ce qui a rendu le pays vulnérable aux coups d’État. Contrairement à l’Australie, un autre pays riche en matières premières, l’Argentine n’a pas développé des partis politiques forts, déterminés à construire et partager la richesse : sa politique a été vampirisée par les Perón et se concentre sur des personnages charismatiques et influents. Sa Cour Suprême a été plusieurs fois manipulée. Les interférences politiques ont détruit la crédibilité à l’égard de son bureau des statistiques (NdA : le fameux INDEC). La corruption est endémique : le pays est classé à la piètre 106e place de l’index de corruption de Transparency International. La construction des institutions résulte d’un processus lent et obscur. Les dirigeants argentins préfèrent les solutions rapides – des leaders charismatiques, des prix miraculeux et un maintien artificiel de la monnaie-, plutôt que de se lancer par exemple dans une réforme profonde des écoles du pays.

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L’Argentine en déclin



L’Argentine a doucement glissé vers le déclin. Malgré des périodes traumatiques, telles que les années 70, elle n’a jamais souffert de chocs monumentaux tels que ceux provoqués par Mao ou Staline. Tout au cours de son déclin, les cafés de Buenos Aires ont continué de servir des espressos et des medialunas. Ce qui rend cette maladie particulièrement dangereuse.


Les pays riches ne sont pas à l’abri d’un tel destin. La Californie est dans l’une de ses phases stables, mais il n’est pas sûr qu’elle ait perdu son addiction aux corrections rapides à travers les referendums, et son gouvernement continue d’entraver le secteur privé. Sur les rives sud de l’Europe, les gouvernements et entreprises ont contourné la réalité avec un dédain très argentin. La demande pétulante de l’Italie aux agences de notation de prendre en compte sa « richesse culturelle », au lieu de regarder de trop près les douteuses finances gouvernementales, était très kirchnérienne ! L’Union Européenne protège l’Espagne et la Grèce de la spirale infernale vers l’autarcie. Mais que se passera-t-.il si la zone euro explose ?


Cependant, le plus grand danger se situe dans le monde émergent, ou le progrès ininterrompu vers la prospérité commence à être vu comme inarrêtable. De trop nombreux pays se sont précipités vers les exportations de matières premières, mais ont négligé leurs institutions. La Chine étant mois avide de ces matières premières, leur fragilité pourrait devenir aussi grande que celle dont souffre l’Argentine. Le populisme menace de nombreux pays émergents : les constitutions sont mises à rude épreuve. Trop dépendante du pétrole et du gaz, gouvernée par des kleptocrates et dotée d’une arrogance dangereusement élevée, la Russie correspond bien au danger annoncé. Mais le Brésil aussi a flirté avec le nationalisme économique, pendant qu’en Turquie, Erdogan propose un mix d’Evita avec l’Islam. Dans de trop nombreuses parties de l’Asie émergente, dont la Chine et l’Inde, un capitalisme de copinage reste à l’ordre du jour. L’inégalité nourrit la même colère qu’ont engendrée les Perón**.

La leçon qu’il faut tirer de la parabole de l’Argentine, c’est qu’un bon gouvernement compte. Peut-être la leçon a-t-elle été apprise. Mais il est fort probable que dans 100 ans, le monde regardera une autre Argentine, un pays dont le futur est resté coincé dans le passé.

 



*cette remarque est étonnante. Le niveau de scolarité et d’éducation en Argentine reste très élevé. Son système universitaire public est sans doute le meilleur du continent.


**les Perón « 2e génération » (au début des années 70) ont sans doute suscité de la colère et conduit dans une certaine mesure a l’arrivée des généraux de la dictature. Mais n’oublions pas que si aujourd’hui tous les mouvements politiques se réclament du péronisme, c’est bien parce que les Argentins continuent de voir en Perón, l’un de leurs hommes politiques les plus fondamentaux au XXe s… et justement « adulé » pour sa lutte contre les inégalités.

Photos de l’article: Isabelle Laumonier

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