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05/03/2014

Les villas à Buenos Aires

Voici déjà une semaine que plusieurs familles se sont installées sur un terrain inoccupé en plein cœur de Villa Lugano, l’un des quartiers de Buenos Aires. Ce terrain est contigu à la Villa 20, dont l’expansion depuis plus de 10 ans est à l’image de la situation des villas à Buenos Aires : incontrôlée.

Ce que l’on désigne comme villa (aussi appelée villa miseria ou villa de emergencia) correspond à une favela au Brésil : des quartiers où viennent s’installer des familles pauvres ou précaires. D’installations temporaires, les villas sont vite devenues des quartiers pérennes à part entière. Les enjeux liés aux villas sont multiples : urbanisation, inclusion sociale, délinquance, rôle de l’État… Et les réponses sont jusqu’à présent très limitées !

Bande-annonce « Villa del Sueño » (sur la villa 31) – Film pas encore sorti


Une brève histoire des villas de Buenos Aires

L’histoire des villas à Buenos Aires est inextricablement liée à l’histoire des migrations en Argentine, ainsi qu’à l’histoire des travailleurs précaires. À la fin du XIXe siècle, quand les grandes migrations vers l’Argentine commencent, les gouvernants argentins s’imaginent que la population va se répartir de manière plus ou moins uniforme dans le pays et occuper peu à peu le riche territoire. Erreur… la plupart des migrants trouvent à Buenos Aires un pôle économique prospère, et s’y installent durablement. La population de Porteños commence alors une croissance qui ne cessera jamais.

Si au tournant du XXe siècle, les nouvelles populations de migrants parviennent avec un certain succès à se faire une place dans la société argentine, - dans les années 20, l’Argentine compte la classe moyenne la plus importante d’Amérique latine-, peu à peu les afflux d’habitants commencent à être gérés avec difficultés.

Ciudad oculta, une des villas les plus connues de Buenos Aires, a été créée en 1937, elle regroupait des cheminots, des employés du marché aux bestiaux (mercado de Hacienda de Matadero), et des ouvriers des entreprises frigorifiques voisines.

La villa 31, la villa plus visible de Buenos Aires, puisque située au pied des gares routières et ferroviaires de Retiro, du port de Buenos Aires et à deux pas de Recoleta et du Microcentro, est elle apparue dans les années 40, à l’initiative de Perón. Elle a d’abord permis d’héberger des migrants européens sans ressources (elle a été longtemps nommée « Barrio inmigrantes ») puis des ouvriers des chemins de fer et du port.

À la même époque, naît dans le quartier de Barracas la villa 21-24.

Peu après, c’est dans le quartier de Bajo Flores que des terrains commencent à être occupés illégalement, aboutissant à la naissance de la villa 1-11-14.

Villa 21-24.jpg
Villa de Buenos Aires : source Diarioz

 

Ces 4 villas « historiques » ne font qu’initier un mouvement de fond. Sur toute la 2e moitié du XXe siècle, les villas se développent, sans qu’aucun gouvernement ne parvienne à apporter une solution. La crise de 2001 joue ensuite un nouveau rôle d’accélérateur dans le développement de ces quartiers précaires.

 

Les villas miseria de Buenos Aires en chiffres

À l’heure actuelle, on compte à Buenos Aires (Capital Federal) 15 villas et 24 « colonies » (asentamientos), qui hébergent selon la direction des statistiques de ville 163 000 habitants (donnée 2010), soit près de 7% de la population totale de Capital Federal.

Les études estiment que le nombre d’habitants des villas a augmenté de plus de 50% depuis 2001.

Les trois plus grandes villas de Buenos Aires (la 21-24, la 1-11-14 et la 31) comptent respectivement 45 000, 40 000 et 26 000 habitants.

Dans le Grand Buenos Aires (banlieues incluses), près de 500 000 personnes vivraient dans des « villas de emergencia ».

Une étude très complète faite en  2013 par l’ONG Techo affirme quant à elle que plus de 73 000 familles vivent dans les villas de Buenos Aires (CF)… autrement dit, le chiffre de 163 000 habitants serait très nettement sous-estimé. Cette étude est une mine d’informations sur les villas à Buenos Aires et dans toute l’Argentine. À consulter pour ceux qui veulent en savoir plus !

Les enjeux de planification urbaine, logement social et programme de subventions

On l’aura compris, la planification urbaine et les programmes de logements sociaux n’ont jamais été le fort des gouvernements nationaux et locaux. Aujourd’hui encore, comme le montre l’actualité liée à la villa 21-24, aucun pouvoir en place en Argentine ne gère correctement la question de l’habitat informel.

Quand Cristina Kirchner se félicite dans son discours d’inauguration des sessions ordinaires du parlement de l’augmentation de l’inclusion sociale en Argentine, on peut s’interroger par ce qu’elle entend réellement comme inclusion sociale. De fait, au cours des dernières années, le seul programme de grande ampleur mis en place pour les populations des villas a été un programme de subventions.

Dans un article intéressant, l’avocat spécialiste des villas, Diego Kravetz souligne que dans de nombreux cas, les subventions sont désormais considérées comme une « forme de vie normale ». Et de renchérir : « Si le progressisme, c’est de permettre que des familles qui sont dans une situation très difficile occupent des espaces verts pour continuer à vivre dans la précarité, nous sommes tous très mal. Et si en plus l’État les “récompense” pour ça, nous sommes dans une situation encore bien pire ». Pour tempérer cette opinion, il faut cependant rappeler qu’un certain nombre de personnes vivant dans les villas ont cependant un travail, mais quasi systématiquement au noir, avec des niveaux de salaires très bas.

Au final, les programmes de subvention ne sont-ils pas une sorte de caution pour le gouvernement, qui de la sorte, non seulement gagne un électorat, mais s’épargne une réflexion globale sur la question du logement social. Certes, des programmes comme Pro.cre.ar prévoient bien la construction de nouveaux logements, mais en quantité très insuffisante… Jamais la question des villas n’est réellement prise à bras le corps.

Accès à l’électricité, au gaz, à l'eau, au tout-à-l’égout… les habitants des villas deviennent des as de la débrouille, en se raccordant le plus souvent aux réseaux existants ; mais il s’agit bien évidemment de solutions très précaires. Des décisions politiques pour résoudre ces questions sont évidemment attendues, et jusqu’à présent jamais données. Le de facto semble satisfaire le pouvoir.

Eau droit humain.jpg
Source : Blog El agua vale + quel el oro

Insécurité et narcotrafic dans les villas

Il ne viendrait pas à l’idée de grand-monde d’aller se promener dans une villa. Il est communément admis qu’il s’agit de zones de non-droit, où toute personne extérieure risque de se faire dépouiller, en moins de temps qu’il ne faut pour dire « vite, fuyons ».

Cette image est probablement un peu exagérée. Dans un premier temps, encore une fois rappelons que les familles qui y vivent ont généralement un travail. Cependant, il est vrai qu’il est peu recommandé d’aller seul dans une villa et qu’il vaut mieux y aller accompagné d’un habitant ou d’une organisation y travaillant.

La précarité, l’absence d’éducation, la présence de véritables gangs dans certains de ces quartiers engendrent également une délinquance importante, qui se traduit notamment par de nombreux vols, voire une véritable criminalité organisée.

Autre problème d’insécurité : le narcotrafic et la consommation de drogues dans les villas.  

Le paco est un véritable fléau dans ces « quartiers d’urgence ». Le paco est une drogue de très faible qualité et très bon marché fabriquée à base de cocaïne et proche du crack. Elle serait 120 fois plus consommée dans les villas que dans le reste de la population de Buenos Aires. Les plus touchés : les jeunes hommes de 18 à 24 ans, suivis des garçons âgés de 12 à 17 ans (très forte augmentation sur cette population).

Ce problème de consommation est par ailleurs directement lié au narcotrafic (essentiellement centré sur la cocaïne). La plupart des jeunes consommateurs seraient d’ailleurs recrutés par les trafiquants et payés en paco. 

 

En juin 2013, un gang de la villa 21-24, présentée comme le centre névralgique du trafic de drogue à Buenos Aires, a été démantelé, révélant notamment les circuits de la drogue, avec la Bolivie et le Paraguay comme plaques tournantes vers l’Argentine. Un autre enjeu crucial de sécurité publique…

 

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En savoir plus :


Sources chiffres villas :

http://www.clarin.com/politica/ultimos-anos-crecio-poblac...

http://www.lanacion.com.ar/1620011-villa-cristina-villa-l...

http://www.lanacion.com.ar/1637796-las-villas-un-flagelo-...


Pour des infos approfondies sur l’histoire des villas, consulter
:
http://www.solesdigital.com.ar/sociedad/historia_villas_1...


Une étude intéressante sur les organisations de la société civile active dans les villas

 

 

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